NINA
(extrait)
Alek ne sut rien des pérégrinations de sa femme. S’il avait
su, il aurait sans doute voulu interdire. Mais Nina n’était
pas femme à se laisser interdire quoi que ce soit. Ce
tourbillon de vie, une fille intelligente, rayonnante,
courtisée de tous côtés, avait accepté de l’épouser. Il se
savait chanceux. Les prétendants se talonnaient jusque dans
les escaliers de l’ancien immeuble familial, entre les
odeurs d’humidité, de rouille et de boulettes de viande
brûlées, dans le courant d’air permanent qui soufflait à
travers des lucarnes décaties. Ils faisaient la queue,
patientaient pour dégoter une entrevue. Nina se vantait de
ne jamais les laisser entrer. Elle n’aurait pas cédé à un
racolage aussi vulgaire. Pour la conquérir, il fallait
l’attendrir. Bien sûr, elle avait eu des amants, plus
qu’elle n’était prête à l’avouer, Alek s’en doutait bien.
Mais il fut le seul – lui, Aleksander Alexeyevitch, fils
d’ennemi du peuple, dont le stigmate était pourtant inscrit
jusque dans le passeport – dont elle eut accepté la demande
en mariage. Ils s’étaient rencontrés l’été, en Lituanie, à
la maison de repos où ils passaient tous deux leurs
vacances. Feux de camp, baignades nocturnes, balades
forestières, murmures sur les bancs longeant la promenade
maritime: ils riaient comme des enfants et sentaient
croître, jour pour jour, une tendresse irrépressible l’un
pour l’autre. Leur noce avait été célébrée seulement
quelques semaines après leur retour à Moscou, au début du
mois de septembre 1954.
Cette semaine, entre ses allées et venues dans les magasins
gastronomiques, Nina fit un crochet par la clinique pour
femmes n°147. Ici aussi, il fallut attendre, debout puis
coincée sur une minuscule chaise en acier. Dans le cabinet
médical au papier peint rose saumon, la gynécologue
l’interrogea sommairement, sans lever la tête de son
bloc-notes : – tu viens pour quoi ? – la date des dernières
règles? – c’est la première fois? Elle s’allongea, des mains
gantées de plastique vinrent palper ses organes, d’abord de
l’extérieur, elles pétrirent ses bourrelets, les coincèrent
entre les phalanges et les ongles… Nina pensa au tourniquet
du métro, à ses griffes qui se refermèrent sur ses
entrailles un jour où, distraite, elle n’avait pas avancé
assez vite après avoir jeté sa pièce dans la machine. Les
doigts s’insinuèrent en elle, ils fouillèrent, écartèrent la
chair, l’étirèrent, s’enfoncèrent, soupesèrent ovaires,
trompes, col de l’utérus. – T’es fatiguée ? – Oui. Des
nausées ? Nina s’arracha un soupir d’approbation : la
doctoresse venait de faire pivoter l’un de ses ovaires sur
lui-même, comme une balle de tennis. – Eh bien voilà ma
belle, qu’est-ce qu’on dit, félicitations, t’es enceinte !
Nina n’avait pas eu le temps de dire grand-chose. Elle ne
savait pas si elle était contente. De toute façon, on ne lui
posa pas la question. Elle se dirigea vers la station de
métro, les bottes piétinant dans la neige brunâtre, mâtinée
de boue. Elle se trompa plusieurs fois de direction. Elle se
sentait lourde, une légère douleur enroulée en boule
appuyait là où les règles tiraillaient d’habitude. Quatre
mois s’étaient écoulés depuis le mariage. C’était logique
que cela arrive maintenant. Tout le monde attendait ça,
plusieurs de ses amies avaient déjà accouché. Iakob, son
père, faisait des plaisanteries à tour de bras : il
attendait son sacre en tant que grand-père avec impatience.
Seule sa mère restait étrangement silencieuse sur la
question. Sonia avait eu Nina sur le tard, elle avait déjà
passé la trentaine ; elle travaillait comme couturière à
l’usine depuis plus de dix ans, une employée consciencieuse,
fidèle et taiseuse, une stakhanoviste à laquelle sa fille
reprochait souvent sa rigueur ascétique. Elle ne partageait
pas ses états d’âme avec elle. Au mariage de Nina, sa mère
avait opiné du chef, un sourire avait détendu ses traits, le
visage légèrement adouci par les cheveux relâchés pour
l’occasion ; Alek était un homme bien, elle pouvait remettre
sa fille entre ses mains sans se faire trop de bile.
Pourtant, Sonia savait que son gendre faisait partie des
maudits: en 1938, sa famille avait reçu un courrier type, le
père d’Alek était « détenu sans droit à la correspondance »,
en d’autres mots : il avait été fusillé. Voilà qui ne
faciliterait pas les choses pour sa fille, Sonia ne put
s’empêcher de le penser, mais jamais elle ne fit la moindre
remarque sur ce point.
Marina Skalova
© Revue Rabotnitsa (« La Travailleuse »), numéro de 1968/2